Inaugurée il y a trois ans, la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts (Aisne) programme théâtre, humour, musique et des résidences de création. Son directeur, Paul Rondin, son directeur, explique l’articulation de ces événements.
Comment envisagez-vous le spectacle vivant ?
C’est un élément extrêmement important à la Cité internationale de la langue française. Il est comme un autre, parce que nous sommes sur un principe d’égalité des genres, mais extrêmement important parce que c’est le moyen de voir la langue incarnée par des gens du monde entier. C’est la société internationale de la langue française, des langues françaises en réalité. Notre programmation spectacle va chercher dans le monde francophone, car on ne dit pas la langue française de la même manière quand on vient de Québec, de Kinshasa ou de Phnom Penh.
L’objectif est de réunir toutes « ces langues françaises » ?
Oui, c’est ce drôle de pluriel. Cela peut sembler étrange, mais c’est vraiment ça. On voit que la langue française va très bien, qu’elle appartient au monde. Les artistes s’en emparent, l’augmentent, la tordent. Et c’est ça qui crée de l’art, qui crée de la curiosité chez les spectateurs. Et nous avons absolument besoin de spectacles vivants pour ça.
Et vos espaces de diffusion ?
Nous avons une salle de spectacle entièrement modulable où l’on peut faire soit des concerts debout, soit la mettre en gradin de 230 places avec un plateau équipé. C’est notre lieu pour des spectacles qui ont besoin d’une boîte noire. Les autres espaces sont tous les extérieurs : l’intérêt de notre site est d’avoir une immense cour où l’on peut faire des grands concerts, comme avec Camélia Jordana, Hervé, ou les Wampas. Nous avons une seconde cour où on a pu jouer du Molière sur des tréteaux. Et un parc dans lequel nous avons eu de très grands concerts, comme avec Zaho de Sagazan.
Avez-vous un fil conducteur ?
Nous éditorialisons d’abord puis nous mettons la matière artistique à l’intérieur. Ainsi, début octobre, nous avions le thème « les langues qui s’échappent » (mémoire, neuroatypisme, vieillissement, etc.). Nous avons eu une conférence avec un neurologue et une restitution par une équipe artistique de témoignages de l’ex-maison de retraite qui occupait le château. Et nous avons terminé avec le spectacle d’Alex Lutz, Sexe, grog et rocking-chair, qui parle de son père. Nous avons un sujet et on va aller chercher ce qui va pouvoir l’illustrer. En janvier, nous aurons une longue séquence « Les langues au féminin » avec des rencontres, mais aussi le spectacle George sans S (Les Anges au plafond), puis le concert des trois lauréates de Rappeuses en liberté, fin février.
Vous avez aussi le festival international du théâtre amateur…
Oui et nous touchons un autre public. Notre première édition a été complète avec des gens qu’on n’avait jamais vus. Nous sommes sur un territoire où aller au spectacle n’est pas une chose installée puisqu’il n’y avait pas d’équipement jusqu’alors. Ce festival est une manière de poser la question : c’est quoi aujourd’hui le théâtre francophone ? Nous avons régulièrement des événements comme celui-ci, comme le festival des Mets et des Mots, autour de la cuisine et de la littérature. Nous avons aussi besoin de ces marqueurs dans la saison. C’est « réunissons-nous, partageons des choses ». Nous sommes dans un rapport très doux à la culture.
Et votre rapport aux artistes ?
La Cité internationale de la langue française a été pensée à la fois pour de la monstration et pour être un lieu de fabrication. En trois ans, nous avons accueilli 600 résidents du monde entier. C’est considérable. Ça peut être une semaine jusqu’à un an, c’est en fonction des projets qu’on adapte le temps de résidence. Et, dans les proportions, c’est pas mal de spectacles vivants puisque nous sommes équipés, avec des salles et un grand studio. Nous organisons cela avec des appels, notamment sur les projets internationaux, mais ça peut être aussi, et j’y tiens beaucoup, un accueil impromptu. En ce moment, la comédienne et autrice haïtienne Gaëlle Bien-Aimé avait besoin de quitter Haïti pour travailler sur un seule en scène. Nous lui ouvrons la porte. Nous avons cette agilité de pouvoir répondre à des demandes d’urgence qui peuvent être géopolitiques, ou techniques (finir un spectacle). Nous avons une équipe qui ne se consacre qu’à ça.
Et votre rapport au territoire ?
Il y a des retombées très claires : des milliers de nuitées hôtelières, tous les visiteurs-spectateurs visitent aussi Villers-Cotterêts, plusieurs restaurants ont ouvert, les commerçants ont, pendant les municipales, porté l’idée qu’il fallait que la ville soit associée avec la Cité pour lui redonner un caractère accueillant. Il y a eu un changement de majorité [la nouvelle équipe centriste a battu l’ex-majorité RN, NDLR] et l’équipe a l’envie de faire beaucoup de choses du point de vue culturel, social, éducatif. Je peux répondre tranquillement : c’est une intégration réussie sur le territoire avec des relations avec les élus de toutes les collectivités. Nous avons 200 000 visiteurs par an, forcément, ça change beaucoup de choses. Ça aide à la visibilité du territoire et à son dynamisme. Les gens s’aperçoivent vite que sans culture et sans paroles, on n’est pas grand-chose.
Propos recueillis par J. V.
En partenariat avec La Lettre du Spectacle n°612
Légende photo : Paul Rondin
Crédit photo : Julien Pebrel