Secrétaire général de la CGT-Spectacle de 1989 à 2013, Jean Voirin en livre aujourd’hui une histoire factuelle précise, documentée et truffée de portraits de militants souvent méconnus. Publié par les éditions de l’Atelier, il est coédité par le Comité d’histoire du groupe Audiens.
Votre ouvrage a une approche très historique, ce ne sont pas vos mémoires de lutte. Pourquoi ? L’histoire, c’est important. Je cite d’ailleurs Antonio Gramsci en début d’ouvrage : « Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas savoir où il va. » Sa genèse se trouve dans les années 1990. Nous avions fait traiter les archives de la fédération et de ses syndicats. Une source incroyable de documentation. L’objectif de ce livre est d’apporter une meilleure connaissance de notre histoire syndicale, des luttes sociales ainsi que des acquis. Au-delà, c’est une transmission aux jeunes générations.
Les chapitres, chronologiques, sont ponctués de notices biographiques. Vous dédiez le livre aux militants disparus. C’est une histoire de personnes ? Non, mais c’est une manière de montrer que chacun a sa place dans la construction de la fédération. Vous observerez qu’il y a plein de gens peu connus, mais qui ont été très importants. C’est une façon de rendre hommage à ceux qui ont marqué notre histoire. Le mouvement social, ce sont quand même des gens qui se mobilisent.
C’est une longue histoire ? C’est vrai, depuis 1895, date de naissance de la CGT. Et même avant, puisque les premiers groupements corporatifs dans le spectacle remontent à la Commune de Paris, notamment chez les musiciens qui avaient leur siège à l’Opéra Garnier. C’est une longue histoire, une longue maturation, avec des hauts et des bas. Parmi les bas, il y a bien évidemment toute la période de l’occupation, qui est sombre. Et puis, il y a tous ces mouvements sociaux, comme la première grève générale de nos secteurs, victorieuse, en 1902, organisée par le syndicat des musiciens de Paris. Il y eu aussi la scission de la CGT en 1920-1921, qui va faire de gros dégâts dans notre fédération qui perd la moitié de ses adhérents. Mais il y a aussi, le Front populaire, sûrement une période des plus intéressantes, avec toute une série d’acquis sociaux, comme la naissance des conventions collectives. Et puis, il y a la libération avec la création du Centre national du cinéma, du Festival de Cannes… Ça s’est suivi, en 1964, par l’association du Fonds de soutien au théâtre privé (ASTP), qui est une belle histoire. En 1972, c’est la création de l’Afdas, avec la formation professionnelle. Et, en 2002, le centre national des variétés, devenu Centre national de la musique, qui est bien maltraité actuellement. En 2003, c’est la constitution du groupe de protection sociale Audiens. Il y a aussi la loi de 1969, sur la présomption salariale pour les artistes-interprètes.
C’est l’une des conquêtes les plus importantes ? Ce fut une avancée sociale considérable ! Parce qu’elle détermine toute la protection sociale. Les fameuses annexes 8 et 10, l’assurance chômage des artistes et techniciens du spectacle, sont issues de la loi 1969. Parce qu’elle reconnaît une présomption de salariat, et donc des droits sociaux afférents. Et quand le régime interprofessionnel d’assurance chômage est créé (1984), suivront ces annexes, qui font beaucoup parler d’elles, il y a un lien direct. Et puis, parlons aussi de la loi de 1985, sur les droits des voisins des artistes-interprètes, votée à l’unanimité du Parlement. C’est une histoire très très riche, méconnue, et donc il y avait un intérêt à l’écrire. Je dois dire aussi que j’ai subi quelques pressions amicales de mon successeur, Denis Gravouil, pour l’écrire.
Et votre longévité (24 ans) à la tête de la fédération ? Alors là, si on m’avait dit que je resterais aussi longtemps secrétaire général, je vous aurais répondu : « sûrement pas ». Ce sont les circonstances qui ont fait que… Et puis j’ai été réélu. Je crois pouvoir dire que j’ai aimé ce que je faisais. Le syndicalisme m’a toujours intéressé.
Dans votre notice du « Maitron » (dictionnaires du mouvement ouvrier), on lit que vous avez réussi à marier « le goût pour la lutte, l’art de la négociation et une science du compromis »... Vous savez, c’est une fédération de syndicats avec de vraies diversités. Il y a les artistes d’un côté, les techniciens de l’autre, les metteurs en scène, les réalisateurs, les plasticiens, etc. Nous ne sommes pas dans le cadre d’autres fédérations avec une seule convention collective, un statut, et puis le Code du travail. Là, ce sont des dizaines de conventions collectives, des institutions sociales diverses qui ont chacune leur histoire, leur particularité. Il fallait en tenir compte.
Vous avez vécu la longue histoire du combat des annexes 8 et 10 face au Medef… Elle n’est pas terminée, voyez ce qui s’est passé récemment ! En 2003, le Medef avait vu ça avec Jean-Pierre Raffarin [Premier ministre, NDLR]. Raffarin et François Cherèque (secrétaire général de la CFDT) ont fait un grand deal sur le dos des artistes, c’est peu glorieux [l’accord du 27 juin 2003, qualifié de « scélérat » par la CGT, a durci les conditions d’affiliations au régime, NDLR]. Le bras de fer a duré jusqu’en 2016, où mon successeur, Denis Gravouil, a négocié avec d’autres le retour aux fameuses 507 heures sur 12 mois qui donnent 12 mois d’indemnisation.
Qu’est-ce qui a le plus changé depuis la fin des années 1980 ? Il y avait eu de gros espoirs avec l’élection de François Mitterrand, et l’arrivée de Jack Lang à la Culture : ils ont été vite déçus. Ce fut une désillusion. Ce qui caractérise cette période, jusqu’à encore aujourd’hui, c’est la montée de la précarité. Précarité économique, précarité sociale. Là, nous arrivons dans une nouvelle phase : l’État se désengage du secteur culturel. Les collectivités territoriales, malheureusement pour la plupart, font de même. Sans avoir une boule de cristal, je pense que nous allons devant des années difficiles où le mouvement social aura un rôle primordial à jouer.
Votre dernier chapitre s’arrête en 2016, s’appelle « La culture en danger ». Si vous deviez donner un nom au suivant ? Le désengagement. C’est ce qui caractérise la période. Toutes les organisations professionnelles dans le spectacle, public, comme privé, employeurs comme salariés, le disent. Ça augure un rapport de force très important au niveau professionnel pour peser sur les pouvoirs publics et pour faire comprendre que la culture, c’est un bien commun. Et puis, il y a la montée de l’extrême droite, une nouvelle caractéristique, qui redistribue les cartes. Donc, coupes budgétaires successives, montée de l’extrême droite, précarité accrue, désengagement du financement croisé avec les collectivités territoriales, ça fait quand même beaucoup. Feue la ministre de la Culture [Rachida Dati, NDLR] avait décrété l’année Malraux pour 2026. Je suis tenté de dire qu’ils sont en train de démolir son héritage.
Propos recueillis par Jérôme Vallette
En partenariat avec La Lettre du Spectacle n°600
Crédit photo : D. R.