Créé en 2015 par l’autrice Penda Diouf et le metteur en scène Anthony Thibault, le label Jeunes Textes en Liberté (JTL) œuvre à la diversité des récits. Une nouvelle formule vient d’être est lancée.
Quel est le bilan après 10 ans ?
Nous avons noté une grande diversité des récits, partagée plus largement, et un appétit d’écriture. Les auteurs et autrices se sentent davantage légitimes et reçoivent plus d’attention, grâce aux associations à des théâtres. Nous avons aussi noué des partenariats, dont un récent avec Artcena. Et certains éditeurs publient des textes lauréats de JTL, comme Les Bras Nus ou Komos.
Vous créez une nouvelle formule ?
C’est parti du constat d’un nombre croissant de textes reçus, mais aussi de la précarisation importante des auteurs, de leur sentiment d’isolement en plus des obstacles structurels. Il fallait faire évoluer le dispositif en profondeur : n’être pas juste dans le repérage de textes, mais dans leur accompagnement sur le temps long, jusqu’à la scène. Et penser autrement leur production, diffusion et médiation.
En quoi consiste-t-elle ?
Le label devient un incubateur. Nous ne sélectionnons plus trois textes finis, mais en cours ou en projet, avec une note d’intention et toujours anonymement. Il y a désormais deux comités de sélection, l’un constitué de professionnels et amateurs (comme avant) et l’autre de partenaires. Nous souhaitons accompagner surtout des auteurs issus de groupes minoritaires, qui ont un accès difficile au monde culturel. Il s’agit de leur donner des outils d’autonomisation, à la fois dramaturgiques, professionnels et stratégiques, et ce, par des temps d’incubation collectifs et des suivis, des formations et des masterclass, une résidence d’écriture et une bourse pour finaliser le texte – un grand changement. Avant un temps fort public.
Qui sont vos partenaires ?
Il y a les « fidèles », dont la MC93, les Francophonies, la scène nationale de l’Essonne, et d’autres nouveaux, dont Cromot pour les laboratoires, l’Espace 600 (Grenoble), le TU-Nantes, La Loge pour l’accompagnement en stratégies de production et diffusion, La Magnanerie, le JTN, le Théâtre de la Tête noire (Saran) et la CCAS. Depuis 2023, JTL bénéficie aussi d’un accompagnement pluriannuel du ministère de la Culture, renouvelé pour 2026-2028. Ainsi que des aides au mécénat du Fonds Régnier pour la création, du Fonds de dotation Haplotès et de la Fondation de France, qui représentent environ la moitié de notre budget global.
Et la version Pilote ?
La promotion est constituée de Thomas Ayouti, Haïla Hessou et Lou-Ann Valat, qui écrit pour le jeune public. Nous avons déjà fait cinq jours de laboratoire, denses et un peu pris par le temps, mais les retours sont positifs car on accompagne « dans la dentelle ».
Propos recueillis par Hanna Laborde
Le tokénisme, une pratique qui pousse à l’auto-invisibilisation
En 2022, à la suite d’une commande passée par un CDN pour une metteuse et un metteur en scène, Penda Diouf a vu son texte jeune public remanié à 75 % par ces derniers. Sans en avoir été avertie. Il s’agit pour elle d’un exemple typique de tokénisme, synonyme de pratique d’inclusion cosmétique : « On inclut des personnes issues de groupes minoritaires, mais pour s’en servir de vitrines ou de cautions morales. On donne ainsi une apparence de diversité, sans qu’il y ait de vrai changement structurel », explique celle qui s’est « sentie maltraitée ». Plus que de faire entendre son écriture, c’est son nom que le théâtre et les metteurs en scène souhaitent montrer en guise d’image. Or l’autrice ne leur accorde pas ce privilège, puisqu’elle l’a fait retirer du texte. Ce qui revient à « s’auto-invisibiliser ». Un même geste déjà à l’œuvre du fait de la mise en concurrence des artistes racisés par les institutions, inattentives à la diversité de leurs esthétiques : « On invite un ou une artiste parmi nous, et ensuite c’est terminé. L'exception visible dissimule l'exclusion systématique, et décourage ceux et celles qui auraient encore pu tenter leur chance. » Si Penda Diouf ne veut pas signer ce texte qui ne ressemble plus au sien, elle bataille pour ses droits d’auteur. Après « une réponse insatisfaisante » de la SACD, elle a réussi à les obtenir après discussion avec le théâtre. Maigre compensation, mais essentielle pour une dramaturge dont ils sont la seule rémunération à la différence des autres créateurs ayant un statut. Comment lutter contre le tokénisme ? Tout se joue surtout dans les consciences collectives : « C’est aux personnes en situation de pouvoir de questionner leurs structures, mais aussi de s’autoquestionner sur les raisons qui les poussent à travailler avec une personne issue de groupes minoritaires. » Dans ce cas, si la metteuse en scène s’est excusée, « par solidarité au regard de la convergence des luttes », le metteur en scène, non. Hanna Laborde
En partenariat avec La Lettre du Spectacle n°601
Légende photo : Penda Diouf
Crédit photo : Mario Epanya