Après 10 ans de codirection avec le metteur en scène Ayouba Ali, l’autrice et comédienne Mona El Yafi a repris seule depuis un an la compagnie Diptyque Théâtre, basée dans l’Oise. Sa première mise en scène, Ma nuit à Beyrouth, créée en janvier 2025, a reçu le Prix des lycéens lors de la 17e édition d’Impatience.
C’est peu dire que Ma nuit à Beyrouth déplace l’artiste qu’est Mona El Yafi. Pour la première fois, il a été « nécessaire » à l’autrice de mettre en scène son propre texte, peut-être le plus intime. Un geste qui n’est pas étranger à sa séparation artistique d’avec son binôme, Ayouba Ali. Dès le début du travail, « cela a bougé les lignes entre nous, nous n’avions plus tout à fait les mêmes visions artistiques », explique-t-elle, ajoutant que la décision a été prise avec écoute. Si cette scission lui cause une « déflagration psychique », l’unique directrice (mais bien épaulée) de Diptyque Théâtre depuis janvier 2025, ajoute : « J’engage mon seul nom, donc la pression n’est pas la même. Mais c’est une joie aussi que de pouvoir prendre des décisions que je n’ai plus à justifier. C’est comme un muscle que je forge. » Pour autant, son ami reviendra jouer dans sa prochaine mise en scène. De fait, Mona El Yafi, qui compare sa nouvelle casquette à celle d’une « cheffe d’orchestre permettant à chaque individualité de se déployer », les signera toutes à présent – mais sans plus s’y distribuer.
Identité
Comme ses autres pièces, Ma nuit à Beyrouth, est née d’un témoignage, ici celui de son ami danseur, Nadim Bahsoun. En 2022, il est retourné au Liban, son pays natal, pour renouveler son passeport, et se trouve pris dans des mailles administratives absurdes. Il n’en faut pas plus à l’autrice franco-libanaise pour écrire cette histoire, symbole d’une situation politique et économique chaotique qui dure. Elle la déploie en une pièce autour de l’identité, en la nourrissant aussi d’articles, de récits de sa famille et de ses propres souvenirs de ce pays quant auquel elle s’est toujours sentie « à la fois dedans et dehors ». « Le témoignage de Nadim m’a donné l’autorisation d’écrire sur le Liban », confie-t-elle. Court au début, le texte est mis en espace à La Mousson d’été en 2023, puis une version plus longue est récompensée par les ATP en 2024, gage de 20 000 euros de coproduction et d’une tournée dans le Sud. Mêlant danse (par Nadim Bahsoun) et texte (interprété par Mona El Yafi), cette création, au budget de 102 419 euros, réunit les soutiens et coproducteurs habituels de Diptyque mais aussi des nouveaux, dont les ATP et Houdremont – Centre culturel de La Courneuve.
Depuis, le texte est traduit en roumain dans le cadre du projet Playground, porté par La Mousson d’été, et le spectacle tourne en France et jusqu’au Congo – 18 dates actées pour cette saison, et plus s’il joue dans le Off d’Avignon. « C’est la première fois qu’une de mes pièces touche autant le public », avec un sujet qui n’effraie pas les diffuseurs, souligne-t-elle. Et la suite ? Un projet à venir, et déjà d’autres soutiens inédits, tel le Théâtre Jean-Vilar (Suresnes).
Propos recueillis par Hanna Laborde
En partenariat avec La Lettre du Spectacle n°595
Crédit photo : Svend Andersen