David Roussel, président de l’Association pour le soutien du théâtre privé (ASTP), et Anne-Claire Gourbier, directrice générale, détaillent la réforme du système d’aides aux théâtres privés. Salué par le ministère, la CGT et Ekhoscènes, très critiquée par La Scène indépendante, elle entre en vigueur le 1er janvier.
Comment résumer l’esprit de cette réforme ?
Anne-Claire Gourbier : L’idée est de conserver les objectifs de levier sur la prise de risque et ce qui est l’une des spécificités de l’ASTP : le système d’aide remboursable. Mais avec de grandes ruptures puisqu’on ne s’appuie plus sur la garantie de déficit qui était là depuis l’origine. Notre travail a été d’entendre et d’essayer de répondre aux priorités exprimées par toutes les parties prenantes.
Sous quelle forme ?
A.-C. G. : Nous avons eu une approche liée aux différents segments de besoin des acteurs du théâtre privé : ceux liés au montage de spectacles, à l’exploitation, à l’ambition artistique et technique, ceux des théâtres qui accueillent sans être producteurs, en diffusion. Et pour les salles les plus fragiles, qui ont un vrai rôle sur le territoire, nous avons ouvert, pour les théâtres de moins de 300 places qui produisent, un soutien à la pérennisation de l’activité.
Le changement est important ?
A.-C. G. : Cela induit des aides radicalement différentes. Nous ouvrons le spectre des besoins à l’inverse du passé. Ces aides sont cumulatives, mais non conditionnées entre elles. Nous conservons le retour sur la taxe, très conséquent pour les structures qui ne sont pas dans le champ de l’action directe de l’ASTP, mais qui sont quand même redevables, c’est-à-dire les théâtres de ville, scènes publiques et compagnies
Et pour les théâtres en région ?
A.-C. G. : Nos dispositifs financés par de la fiscalité s’appliquent de manière uniforme. Notre approche est d’arriver à accompagner les acteurs à Paris ou en région sur les mêmes critères. Le fait que l’on dissocie les segments de besoins peut être un levier pour faciliter l’accès aux aides. Par exemple, si un théâtre privé de région reprend un spectacle, ça sera plus facile d’être soutenu, mais sans avoir besoin nécessairement de l’être en exploitation. Le soutien à la vitalité artistique sur les territoires concerne les théâtres privés de moins de 200 places qui accueillent des spectacles menés par des compagnies ou par des producteurs. Nous les soutenons pour qu’ils montent en puissance.
La Scène indépendante dit que 75 % de l’aide ira à 40 théâtres parisiens et que 1 000 producteurs sans lieu ou théâtres d’accueil se partageront 25 %…
David Roussel : Tout d’abord, la démocratie s’est exprimée. Nous avons mené une grosse réforme de la gouvernance au printemps 2025, validée par l’intégralité des parties prenantes, y compris La Scène indépendante. Le nouveau conseil professionnel s’est exprimé largement sur le corpus d’aides à l’issue d’un travail acharné. Pour en revenir à votre question, il y a des choses qui sont fausses, et d’autres qui sont des demandes de nos tutelles. Tous les affiliés ont les mêmes droits. Mi-décembre, nous comptions un peu moins de 190 affiliés pouvant solliciter les aides ASTP. à l’inverse, si on se base sur le spectre des redevables qu’on estime à un millier, entre 500 et 600 sont des structures publiques qui, par définition, ont des subventions. Ils n’ont donc pas vocation à être aidés par nous.
Les critères sont trop excluants ?
Anne Claire Gourbier : Ils ont été assouplis, notamment pour les petites salles qui produisent : nous baissons le nombre de levers de rideaux requis de 200 à 175 par exemple. En outre, le principe de la période probatoire disparaît : quand la structure est éligible, elle accède immédiatement aux aides. Pour nos tutelles, notre dispositif de soutien doit être centré sur une notion d’effet de levier. Pour cela, il faut accompagner des entreprises structurées, avec un minimum d’emploi et de capacité à produire.
Et sur la transparence ?
A.-C. G. : Plusieurs éléments vont l’améliorer. Avant, les compagnies et producteurs en coréalisation ou en coproduction ne parvenaient pas toujours à récupérer leur part de droit reversement (le retour automatique de 65 % sur la taxe). Désormais, il est obligatoire de déclarer toutes ses co-contractants. Nous avons aussi introduit une notion de plafond en valeur absolue. Avant, notre action était plafonnée par un droit de tirage calculé sur de la base de la taxe acquittée par l’entreprise, aussi les plafonds n’étaient pas publiés, secret fiscal oblige. Maintenant, il y a un plafond fixe par entreprise et par an, qui peut paraître élevé (600 000 euros pour les théâtres producteurs et 200 000 euros pour les producteurs sans lieu), mais qui est suffisamment incitatif pour permettre les plus grosses prises de risques, tout en évitant des dépassements trop importants. Enfin, auparavant, on calculait le montant de l’aide allouée sur un montant de déficit constaté, aujourd’hui c’est sur une assiette de charges resserrée.
D. R. : Ça améliorera aussi fortement le taux de remboursement qui était une demande de l’IGAC. L’objectif est d’atteindre des taux de remboursement de 50 % pour les théâtres, pour les producteurs avec lieu, et de 30 % pour les producteurs sans lieu. C’est quand même considérable puisqu’autrefois on était plutôt à 10 %.
Sera-t-il possible d’ajuster ces nouvelles aides ?
D. R. : Oui, cela a été voté. J’ai effectivement proposé d’appliquer une revoyure à l’issue des bilans 2026, probablement vers avril 2027. On pourra commencer à ajuster tel ou tel curseur, de façon à atteindre nos objectifs annoncés et à effectivement corriger le tir si la réforme ne portait pas les fruits escomptés. Ça se fera au conseil professionnel, avec ensuite un vote au conseil d’administration.
Ce sont de vrais changements ?
D. R. : Plus qu’un pas de géant, c’est un tsunami. Et la réforme des aides va même au-delà : nous allons plus loin que les préconisations du rapport IGAC, on a abandonné la philosophie initiale du fonds de soutien basée sur la garantie d’un déficit. J’en parle aisément puisque ce n’est pas moi qui ai conçu la réforme, mais bien la direction générale en consultation du conseil professionnel. C’est le fruit d’un travail collectif. Cette tout autre logique a l’énorme mérite de répondre à la première nécessité qui était de normaliser l’ASTP, car elle gère de l’argent public et une taxe fiscale. Nous serons jugés sur les performances économiques des entreprises qu’on aide. C’est notre seule raison d’être, notre seul besoin, notre seule vertu. Je pense que ça va maintenir la possibilité pour ceux qui le veulent de prendre des risques, permettre à de nouveaux entrants de s’emparer des dispositifs d’aide, et de déconcentrer certaines aides. J’entends que certains auraient aimé que ça aille beaucoup plus loin, et d’autres, un peu moins. C’est ce qu’on appelle faire des compromis tout simplement. Tout le monde avait des lignes rouges, mais elles ont été dépassées pour beaucoup d’entre elles. Mais tous ont joué le jeu pour tenir les délais, notamment les équipes de l’ASTP qui ont travaillé d’arrache-pied. C’était important pour nous d’envoyer ce signal aux pouvoirs publics.
Propos recueillis par Jérome Vallette
En partenariat avec La Lettre du Spectacle n°595
Crédit photo : Fabienne Rappeneau